Denis Deprez, TAGEBAU GARZWEILER, vidéo (version française),19'40", 2020  / To see the English version please click

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Denis Deprez

TAGEBAU GARZWEILER

ENGLISH VERSION

Depuis plus de 4 ans, je me rends dans la région de la mine à ciel ouvert de Tagebau Garzweiler, située à deux heures de route de Bruxelles, entre Aachen et Düsseldorf. C’est là que j’ai entamé un travail d’enquête, une recherche exploratoire, là aussi où j’ai construit mon rapport à la photographie et à la vidéo dans une visée documentaire. J’ai rapidement été intéressé par la manière dont la mine agit sur l’organisation spatiale de la  région. Pour paraphraser le photographe allemand Armin Link1, j’avais sous les yeux le story-board d’un récit : celui d’une mine-impact-de-bombe dont les ondes rayonnent sur les infrastructures urbanistiques, les structures industrielles, l’espace agricole, les voies de transports routiers et l’habitat en général.

 

Pour cadrer le terrain, je me suis concentré sur plusieurs sites, la mine étant à la fois le point de départ et le lien : le Skywalk, un point de vue touristique installé par la RWE2 pour observer la zone d’extraction et son ingénierie, Immerath, un village en destruction pour permettre l’extension de la mine, Neu-Immerath, une cité nouvelle qui sert à reloger les habitants « déplacés » des villages détruits, la ville et la centrale de Niederaussem, le site de la centrale de Neurath et enfin la petite ville de Kaster.  Si on rejoint chacun de ces points sur une carte, on obtient l’ébauche d’une spirale. Et cette spirale exprime l’emprise de l’industrie pour structurer l’espace urbain et péri-urbain dans la région.

 

La dernière fois que j’étais sur le terrain pour filmer et photographier la centrale de Neurath, à 10 km à l’est de la mine de Garzweiler, un agent de la sécurité de la RWE est venu vérifier ce que j’étais en train de faire. Il ne parlait ni anglais ni français et de mon côté je ne pratique pas la langue allemande. Nous avons communiqué par gestes et en partie grâce aux algorithmes de traduction du smartphone de l’agent. L’homme était plutôt sympathique, il voulait me signifier que là où je me trouvais, j’étais sur le terrain de la RWE, donc un site privé,  je ne pouvais pas filmer la centrale à partir de ce point de vue là, et surtout pas sans autorisation. Si je voulais filmer, je devais traverser la route, de l’autre côté, le terrain n’appartenait pas à la RWE, je pouvais donc filmer la centrale autant que je voulais à partir de ce point de vue. Nous nous sommes quittés presqu’ami, on s’est serré la main. En repassant dans son 4X4 surmonté d’un gyrophare, l’homme m’a salué d’un grand mouvement de bras.

 

Une grande partie de la réflexion a été d’éliminer une bonne dizaine de pistes possibles pour le projet. J’ai traversé une longue période de doutes, de questionnements sur le fait de ma présence là-bas pour dire quoi et comment le dire. Sur le terrain, j’apprécie un matériel relativement léger: un trépied, un micro et un réflex servent aux prises de vue. Cet aspect léger me permet d’être dans un rapport très direct avec les lieux où je réalise mes prises de vue et de sons3.

 

Dans cette logique d’enquête et de terrain, la forme documentaire s’est révélée la plus utile et la plus proche de ce que j’avais envie de produire. Finalement le projet autour de la mine en Allemagne est la conjonction de plusieurs mouvements, celui de ma migration de l’image fixe vers l’image mouvement, le passage à la forme documentaire et la traversée d’une frontière dans un pays dont je ne connais et ne comprend pas la langue.

 

Denis Deprez

Bruxelles, mars 2020

 

 

Notes:

1   Armin Link, revue Accatone, p.96 : « It is about trying to look at architecture as a kind of screenplay, or a storyboard for a spatial choreography. »

2  RWE : acronyme du groupe énergétique allemand dont les activités de production se distribuent dans le nucléaire, les ressources fossiles (le lignite) et l’éolien. La RWE est propriétaire et gestionnaire des mines de la région (Hambach, Tagebau Garzweiler) ainsi que du réseau des centrales thermiques (Niederaussem, Neurath et Frimmersdorf).

3  Des artistes du field recording comme Peter Cuzack ou Justin Bennett m’ont servi de balises importantes